La première caractéristique fondatrice de l’univers que je développe aussi bien à l’écriture que dans la réalisation, c’est le jeu entre l’apparence et le vrai. Ce qui débouche sur la fausse piste comme mode de découpage, la surprise comme mode de narration. J’aime les personnages qui ne sont pas ce qu’on croit : le paysan kosovar est peut-être chirurgien, et n’est pas étranger; monsieur Bonin se révèle infiniment plus fragile que son physique ne le laisse penser; Lucie est beaucoup moins superficielle que le laisse supposer sa quête (le soleil) puisqu’en fait elle désire l’éternité (et ça c’est de la métaphysique appliquée)… Ce que le spectateur est amené à croire, et ce qu’il doit bien constater ensuite, est souvent en contradiction.
Cela donne-t-il un cinéma manipulateur ? Non. Parce que derrière la contradiction et la manipulation, il n’y a pas un message, un discours qui dit : là est le Bien, là est le Mal. Pas de pensée assénée. La manipulation n’existe que si j’impose à chaque spectateur de penser comme moi. Or c’est le contraire : chaque spectateur est libre.

La deuxième caractéristique, c’est l’incompétence. Non pas comme reflet critique du comportement des gens, mais comme corollaire à la bonne volonté. Les douaniers, qui tentent d’être humainement sensibles, deviennent notoirement incompétents; Demaret veut rendre service mais patauge; madame Leroy, bonne vendeuse, est une piètre enquêtrice qui tire des conclusions hâtives et prend des initiatives qui se révèlent désastreuses; Lucie, habile à poursuivre le soleil, ne se pose à aucun moment la question de la conséquence d’un tel acte…
Pourquoi tant d’incompétence malgré tant de bonne volonté ? Parce que l’immédiat domine, parce que les conséquences ne sont jamais envisagées.
Je ne pense pas que le cinéma (tout l’art, d’ailleurs) soit le reflet du monde tel qu’il est. Le cinéma me sert à ordonner le monde pour que le chaos que je constate tous les jours laisse place à un début de sens. Au cinéma (et au théâtre aussi), j’essaie de dégager du monde réel un ordre qui me permette de l’appréhender et de le comprendre.

Mon univers est un univers de la multiplicité. Du complexe. Le spectateur doit être mis dans la même position que dans la vie, c’est-à-dire avec une vision parcellaire du monde, une position qui l’oblige à chercher et à douter de ce qu’il capte comme informations. Qui l’oblige à changer de point de vue. Une position où l’on a pas ou peu d’avance.

Pour comprendre le monde, nous avons des “ grilles de lecture ” qui nous permettent de tirer des conséquences des faits que nous observons. Il y a eu (longtemps) la grille de lecture basée sur le constat de la “ lutte des classes ”, une autre (aujourd’hui) passe les infos par la moulinette de “ l’économie capitaliste et de la liberté ”, d’autres grilles existent, co-existent (psychologiques, religieuses, culturelles…). Nous en pratiquons tous plusieurs parallèlement, usant de l’une ou de l’autre suivant les situations… Mais il ne faut pas se contenter des quelques grilles habituellement et largement diffusées (à l’école, au syndicat, à l’église, au théâtre, au parti…). Aucune n’est fausse, aucune n’est irréfutable. Le danger, c’est de lire l’ensemble du monde toujours avec la même.
Ce qui importe c’est d’avoir à sa disposition un maximum de grilles et d’en user, de lire les événements avec plusieurs interprétations possibles, pour faire des choix. Ce qui est une position en soi très inconfortable.

Mon cinéma, un cinéma de l’inconfort ? Oui, peut-être bien

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