Un texte écrit par Dominique Wittorski. Il a également mis en scène le spectacle et y joue un rôle.

Résumé


Achille est mort en laissant 6 héritiers... Non, 7.
Et une dernière volonté : que ses enfants montent "Œdipe Roi" de Sophocle en sa mémoire.
Que faire lorsqu'on est ignorant, maladroit, incompétent ?
Submergés, les héritiers se lancent dans l'improbable.
Et le spectateur, éclairé par les questions des à-peu-près-frères-et-soeurs, de comprendre ce qu'Œdipe n'a pas compris et qui finit pourtant par lui crever les yeux !

Donc. Notre action principale se passe de nos jours.
Achille est mort.
Il a exprimé une dernière volonté. Assez exceptionnelle.
Que ses héritiers jouent Œdipe-Roi.
Une salle de théâtre a été louée, les frais couverts.

Il est impossible de ne pas respecter les dernières volontés d’un mort.
Les enfants d'Achille vont donc monter Œdipe, bien qu’ils soient incompétents, ignorants et maladroits.
Ils seront submergés d’interrogations.
Ces drôles de questions nous éclaireront.

A coup d’improvisations brillantes et de scène en grecque ratée, la famille, en proie à de violents et succulents conflits, essaiera de démêler les nombreuses énigmes de l’intrigue, de la langue et de la traduction.
Que veut leur dire le Père ?
Chacun s’interrogera et trouvera des raisons. Approximatives…

Le spectateur, lui, découvrira que cette famille est à elle seule la métaphore de la pièce de Sophocle.

Distribution


7 acteurs (5 hommes et 1 femme - 1 indifférent)

Achille Jr - le fils aîné, vrp en châssis de fenêtre. Dit de lui qu’il est « dans les affaires »
Philippe - le deuxième fils, frère jumeau hétérozygote d’Hippolyte, médecin, tuteur d’Alexandre
Hippolyte - le troisième fils, frère jumeau hétérozygote de Philippe, prof d’histoire géo
Alexandre dit Lessande - le fils cadet, autiste, sous tutelle de Philippe
Samuel - le fils d’un second lit, illégitime mais reconnu, pépiniériste fruitier
Ariane - la bru, veuve de Théo, enceinte
Athena déesse - ou dieu - ou déesse... - Le régisseur

qui jouent également :
Œdipe — Roi de Thèbes
Créon — ex et futur régent de Thèbes
Tirésias — Petit-fils d’Udée, l’Homme Semé
Le Prêtre — prêtre
Des vaches
Udée / Chtonios / Hypérénor / Péloros / Echion — les Hommes Semés
Agénor et Téléphassa — Roi et reine de Tyr
Cilix, Phénix, Phinée, Thasos, Cadmos — leurs enfants

Vous pouvez trouver tous les détails de mise-en-scène sur la page spectacle dédiée.

À propos du spectacle

En quelques mots


Nous retrouvons donc notre jolie fratrie sur scène, huit jours avant la date fatidique. Les frères, demi-frère et belle-sœur ont convié le public, avec une semaine d’avance, pour une répétition catastrophe. C’est que le texte est opaque. Ils ont répété, mais les incohérences sont multiples, et les personnages injouables. Ils appellent donc à l’aide.

Après avoir lu le testament d’Achille, ils vont présenter des extraits de scène, s’arrêter aussitôt, s’empoigner, s’effondrer. Revenir en arrière. Rejouer. Douter.

Leurs relations « fraternelles » font écran, ou, au contraire, vont apporter de brutaux éclairages aux enjeux de la mythologie.

Œdipe ne sera jamais loin.

Et puis de proche en proche, grâce à des indications laissées incidemment par Achille avec son testament, ils iront jusqu’à imaginer et improviser totalement la scène du repas à la soupe très clairette où Agénor apprend, de Théléphassa, la mort de la petite Europe, morte de malnutrition. Où, encore, Agénor demandera à ses fils de partir à la recherche de la petite, après avoir raconté qu’elle est partie sur les épaules de Zeus transformé en taureau, après avoir décidé qu’on ne pouvait dire la vérité à Cadmos, trop petit. Où les cinq garçons comprendront qu’ils partent avec de nombreux hommes. La ville se videra de ses habitants surnuméraires…

Et la scène se construira sous nos yeux, en un va-et-vient permanent entre les incompétences et les conflits de la famille d’aujourd’hui, et les solutions trouvées puis représentées dans ce passé mythique.  Et, par une sorte de miracle théâtral, la scène prendra soudain corps sous nos yeux, avec un univers et une langue étonnante.

Une autre scène nous montrera, aussi miraculeusement, la création en quasi lévitation de la ville de Thèbes.

Ou encore comment Cadmos, ancêtre d’Œdipe, a fondé Thèbes, en plantant les dents d’un dragon dont sortiront les « hommes semés »

La famille elle-même sera ébaubie des trouvailles accidentelles et de la beauté impromptue.

La traversée de cette épopée permettra à la famille de jouer enfin une scène de la pièce de Sophocle  en comprenant chaque enjeu, en lui donnant l’intensité et le sens qu’elle mérite pour être entendue et comprise.

Œdipe :
« Je croyais mon père de Corinthe et ma mère étrangère à Corinthe mais mon père était thébain et ma mère du même sang que lui.
Comme tous les Thébains.
Je croyais être métis. J’étais incestueux. Fils d’incestueux.
Pourquoi vouloir construire des villes, des pays sur des modèles familiaux que l’on condamne ? »

Incipit


« Dans l’une de ses nouvelles les plus célèbres, Jorge Luis Borges décrit l’impuissance du philosophe Averroès à saisir la signification des deux mots principaux de la Poétique d’Aristote : comédie et tragédie. Le théâtre en effet n’existe pas dans la civilisation arabe du XIIe siècle : Averroès n’en a jamais vu, il en ignore tout.

Echec assez cruel, si ne s’y ajoutait une ironie particulière : dans la cour de la maison, des enfants s’amusent à imiter les adultes. Le philosophe les observe pour se distraire, sans jamais soupçonner qu’il a devant lui l’objet de sa quête : le secret de la comédie se trouve sous ses yeux, et il ne le voit pas.

Face à la tragédie grecque, nous sommes tous des Averroès – privés de la connaissance de notre ignorance. Le philosophe arabe savait au moins qu’il ne savait pas. Nous, nous croyons connaître […]

Il faut donc se défaire des idées reçues. Se lancer dans une entreprise de défamiliarisation. […]

En savoir davantage sur nous par ce qui n’est pas nous. »

William Marx. Le tombeau d’OEdipe. Pour une tragédie sans tragique.

Note d'intention


Partant du constat unanimement partagé que le contexte culturel, cultuel et social des grecs anciens nous est totalement étranger (même si nous en sommes héritiers), et qu’en conséquence nous ne pouvons comprendre d’emblée (c’est-à-dire à la volée, sans un long travail de préparation et de recherches) un texte aussi complexe, bourré de références et de jeux linguistiques, qu’Œdipe-Roi de Sophocle, nous voulons nous lancer dans une fouille méthodique et joyeuse de ce mythe principal et de ceux qu’il associe, et sans la connaissance desquels on ne comprend rien à Œdipe (parce que Œdipe n’est que la partie d’un large tout cohérent). Lire Œdipe et espérer le comprendre (ex nihilo), c’est un peu comme regarder une étoile au télescope et espérer comprendre l’expansion de l’univers, en se posant la question de sa finitude. L’étoile fait bien partie du problème, mais son étude est trop étroite pour cerner une telle complexité.

La pièce de Sophocle, qui sera donc notre prétexte (et notre pré-texte), situe son action à la fin du règne d’Œdipe, roi de Thèbes. Le chef d’oeuvre du poète et homme politique grec raconte l’enquête policière que mène Œdipe à propos du meurtrier de son prédécesseur sur le trône, le roi Laïos (qu’il croit inconnu de lui). L’ironie de l’histoire, c’est que l’enquêteur et le meurtrier sont une seule et même personne, et que, découvrant qu’il est le meurtrier, Œdipe découvre aussi que son prédécesseur sur le trône n’est autre que son père, et que, par conséquent, sa femme (veuve dudit roi) est aussi sa mère… Et ça fait aïe.

Œdipe-Roi de Sophocle est donc une ironique enquête policière qui tente de répondre à cette question : « Qui est le meurtrier ? ».

Quant à nous, nous tenterons de répondre à cette autre question : « Pourquoi a-t-il tué ? »
C’est la véritable énigme qui se pose au lecteur d’aujourd’hui. Et nous faisons le pari que si Sophocle ne s’est pas beaucoup épanché sur cette question, c’est qu’à l’époque la chose devait être assez claire. Pour le public grec, il était plus joyeux de jouer avec la forme du récit, pour réactiver une réflexion déjà ancienne, plutôt qu’avec le fond, qui soulevait des questions bien maîtrisées par la pensée de l’époque.

Quelle était cette pensée ? Ce sera notre enquête. Ce qui est sûr, c’est que la réponse se trouve au-delà de l’anecdote contée par Sophocle. Il nous faudra réétudier l’ensemble des faits mythiques.

De la pièce de Sophocle, nous prendrons quelques scènes. Mais essentiellement nous nous poserons à un moment précis de l’action. Un moment qui ne dure pas deux secondes. Et où tout bascule. De manière incompréhensible pour nous. Un basculement qui, s’il a des racines psychologiquement acceptables (et encore, on en glose, on en glose…), est tellement radical, et décalé à la fois, qu’il nous apparaît comme nébuleux. Il s’agit de ce qu’il a pu se passer dans la caboche d’Œdipe, pendant les deux secondes qui ont séparé le moment où il découvre qu’il est le meurtrier de Laïos, que celui-ci est son père, que Jocaste est sa femme et sa mère, que celle-ci se suicide (est-il satisfaisant de penser que c’est une conséquence ?), de cet autre moment, presqu’immédiatement consécutif où il se crève les yeux.

Y a-t-il là juste une conséquence psychologique de la douleur morale et de l’inconséquence passée ? Cela est plus que douteux. Aujourd’hui les exégètes du texte sont tous d’accord pour souligner qu’Œdipe ne porte pas de responsabilité dans le meurtre et dans la réalisation des prophéties, et qu’en même temps, le recours au thème rebattu du « Destin » n’explique rien. Quant à nous, aujourd’hui, nous ne croyons plus aux dieux (alors cette histoire de destin… pfff) et nous savons que les grecs du siècle de Sophocle, Socrate en tête, entretenaient une remarquable distance critique avec une théologie qu’ils jugeaient utile mais visiblement mythologique, pour ne pas dire mythée voire mytho.

Peut-être d’ailleurs aura-t-on quelqu’intérêt à se demander pourquoi les grecs usaient de dieux incroyables ? Que croyaient-ils donc ? Que l’homme est aussi fait de spiritualité ? Bah.

Sophocle ne nous raconte pas ce qui se passe dans la tête d’Œdipe durant ces quelques fractions de secondes, il nous conduit immédiatement à l’acte d’Œdipe : il se crève les yeux. Quel parcours intellectuel et émotionnel cohérent Œdipe fait-il en ces instants pour que son acte soit celui-là, pour que Sophocle nous le raconte sans l’expliquer, de sorte que l’on est en droit de penser que c’était un acte logique pour tous grecs de cette époque ?

Clair pour eux. Mais obscur pour nous. Nous prendrons le temps qu’il faudra pour construire les flash-back qu’Œdipe a empilé à cet instant, et qui l’ont conduit, le temps d’un flash, à cet acte qui, pour lui, finissait la chose de façon cohérente.

Nous prendrons deux heures (le temps du spectacle) pour explorer ces deux secondes qui ont permis à Œdipe de revivre les 2000 ans de son histoire (à la façon de Piccoli dans « Les choses de la vie » de Claude Sautet), l’histoire de Thèbes, la ville aux sept portes, la ville dont il était le fils et le roi. Le sauveur et le bourreau. L’exclu et le vénéré.

Cétou.

Le mythe

du moins, ses invariants1

Agénor2, roi de Tyr3, a cinq fils, dont Cadmos, et une fille, Europe4. Celle-ci est enlevée par Zeus (qui s’est transformé en taureaupour séduire la jeune femme). Agénor charge ses fils de la retrouver. L’un la cherchera vers le nord, le second vers le sud, le troisième vers les îles grecques, le quatrième vers le nord de la Grèce6, Cadmos enfin, accompagné d’une escouade et de sa mère, Théléphassa7, partira vers la Grèce du Sud.
Cadmos a beau écumer la Grèce, il ne trouve pas Europe. Par contre, sa mère meurt. Abattu, il se rend à Delphes pour interroger la Pythie8. Celle-ci lui dit d’abandonner les recherches, de suivre une vache9 et de fonder une ville à l’endroit où la vache s’arrêtera. Une ville avec remparts et 7 portes fortifiées.
Cadmos trouve une vache marquée d’une pleine lune sur les flans et se met en marche à sa suite.  Celle-ci s’arrête en Béotie10. Avant que Cadmos ne puisse agir, un dragon11 surgit des entrailles de la terre et massacre tous les compagnons de Cadmos. Mais Cadmos tue le dragon (le cloue par le cou à un tronc d’arbre). Très seul, Cadmos entame la construction de Thèbes. A l’aide d’un bâton, il trace dans la poussière du sol une ligne du nord au sud. Une autre d’est en ouest qui coupe la première en son milieu. Ce seront les routes qui doivent traverser toute bonne ville. Puis il agglomère la poussière en crachant dans ses mains. Cela forme un rempart de plage, mais cela suffit à faire une ville. La construction des sept portes fortifiées s’annonce plus difficile. Cadmos, à court d’idées, reçoit l’aide d’Athéna. La déesse lui conseille d’arracher les dents du dragon et de les planter deux par deux dans la muraille. Cadmos opère de la sorte.
Des dents plantées dans le sol, surgissent aussitôt 14 hommes en arme. Une moisson humaine. Les « Hommes semés ». Les Spartoï. Qui se battent et s’entretuent aussitôt. Cinq d’entre eux seulement survivent : Chthonios, Echion, Udée, Hypérénor et Pélosos. Ils se tournent vers Cadmos et le choisissent comme roi. A eux six, ils fonderont Thèbes et la peupleront. D’eux descendront tous les thébains.
Cadmos aura cinq enfants avec la belle Harmonie, petite-fille de Zeus, fille d’Aphrodite. Udée trouvera une nymphe et sera le grand-père de Tirésias12. Echion épousera l’une des filles de Cadmos, cette lignée conduira à Jocaste. Chthonios, flanqué lui aussi d’une nymphe, donnera une descendance qui règnera sur Thèbes, également. Sa petite fille se mariera avec le fils de Cadmos pour donner la lignée qui conduira à Œdipe13.
Thèbes est donc une grande famille née du sol béotien.
La transmission du pouvoir de Cadmos, avant même sa mort, est extrêmement compliquée. Il y aura Penthée, fils d’Echion, puis Polydoros, fils de Cadmos, puis Nyctée et Lycos fils de Chthonios… A la cinquième génération, le pouvoir aboutit à Laïos, fils de Labdacos, fils de Polydoros, fils de Cadmos.
Laïos ne reçoit pas le pouvoir très facilement. Il est d’abord évincé par Lycos puis Amphion, et envoyé à l’étranger pour études. Là, il séduit le fils du roi local et le quitte. Celui-ci se suicide de dépit.
Les dieux condamnent alors Laïos à n’avoir jamais de fils.
Arrivé au pouvoir, Laïos épouse Jocaste (sa cousine, donc, par Cadmos). Les dieux répètent la sentence et l’assortissent de cette prédiction : si Laïos venait à avoir un fils, celui-ci le tuerait pour monter sur le trône et se marierait avec Jocaste. Terrorisé, Laïos se tient éloigné du lit conjugal. Mais un soir, Jocaste l’enivre et couche avec lui. Elle enfantera un fils.
Laïos décide de faire tuer l’enfant. Celui-ci est abandonné aux bêtes sauvages sur le mont Cithéron, et cloué par les pieds à un tronc d’arbre14. Mais un berger le recueille. Reconnaissant à son linge un fils de haute lignée, il l’apporte au roi de Corinthe, Polybe, qui le prend pour fils, en toute discrétion, son couple étant stérile. Le roi de Corinthe nomme l’enfant, Œdipe, ce qui signifie  « pieds gonflés », à cause des trous causés par les clous qui ont cisaillé les tendons. Œdipe ne marchera donc jamais. Et porte le nom de son handicap.
Un soir de beuverie qu’il est traité de bâtard par un ivrogne, Œdipe décide de consulter la Pythie de Delphes pour connaître son origine. Mais celle-ci refuse de recevoir « un homme qui assassinera son père et couchera avec sa mère » dit-elle. Oubliant les doutes qui l’ont conduit jusqu’à Delphes, Œdipe décide de fuir Corinthe pour ne jamais tuer le roi et la reine qui l’ont élevé. Sur la route qui l’éloigne de la Pythie, au carrefour de Daulis, il croise Laïos, venu, lui aussi, consulter la Pythie pour savoir comment se débarrasser d’une Sphynge15qui massacre les enfants mâles de Thèbes. La rencontre vire à l’altercation, l’altercation au pugilat, le pugilat au meurtre. Œdipe tue cinq des six hommes de la suite de Laïos, et massacre Laïos lui-même16.
La nouvelle de la mort de Laïos arrive à Thèbes grâce au survivant qui ment sur les conditions du meurtre. Il prétend avoir été attaqué par une bande, non par un handicapé tout seul17. Jocaste est veuve, son frère Créon reçoit la régence. Il décrète que le prochain roi sera celui qui débarrassera la ville de la Sphynge, et que celui-ci, en récompense, deviendra le mari de Jocaste (et par voie de conséquence, le roi).
Œdipe arrive aux abords de Thèbes18, et croise la Sphynge.
L’être chimérique lui pose l’énigme que personne n’a pu résoudre
« quel animal parle d’une seule voix mais a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? ».
Œdipe, dont on peut aussi comprendre le nom comme « celui qui sait les pieds », répond logiquement « l’homme ».
La Sphynge en meurt.
Thèbes est sauvé et vient de se trouver un Roi19. Œdipe épouse Jocaste. A partir d’ici les versions sont très nombreuses. Selon L’Iliade et l’Odyssée (la plus ancienne), le couple n’a pas d’enfants (et pour cause ils ne consomment même pas), Jocaste se suicide très vite. Les poètes suivant enrichissent l’histoire de quatre enfants : Polynice et Etéocle qui s’entretueront pour le trône,  Antigone et Ismène qui accompagneront Œdipe, aveugle, dans son errance jusqu’à sa mort dans les faubourgs d’Athènes. Mais les poètes ne s’entendent pas tous sur la mère de ces enfants ; pour certains, Œdipe les aurait eu d’une seconde femme, épousée après le suicide de Jocaste. De Cadmos aux enfants d’Etéocle qui règneront en dernier sur Thèbes20… il y aura exactement 7 générations.
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Questions de la forme et de l'écriture


Le point de vue :

Jouer la partie, sans connaître le tout, je l'ai dit, me semble mission impossible. C’est pourquoi j'ai conté ici l’entièreté (très compactée, oui) du mythe grec de la fondation de Thèbes et de sa guerre du pouvoir jusqu’à Œdipe et ses descendants.

Le problème du spectateur d’aujourd’hui, c’est qu’il ne connaît pas le tout, contrairement au spectateur grec ancien. J'aurais donc à raconter Œdipe au-delà d’Œdipe.

Mais ce n’est pas tout. Raconter le mythe, c’est bien. Le comprendre, c’est mieux. Et c’est franchement là que le bât blesse (ah cette métaphore du bât, comme elle tombe bien dans l’évocation de ce mythe : le harnais du bœuf de labour).

Pour moi, le mythe de la fondation de la ville de Thèbes par Cadmos, dont Œdipe revendique tout au long de la pièce de Sophocle l’impérieuse présence fondatrice et unificatrice des Thébains, ce mythe se comprend comme métaphore de la vie des premiers sédentaires.

La ville de Tyr souffre de pénurie, soit qu’elle soit trop peuplée, soit qu’elle soit victime d’un coup du sort de la météo ayant maltraité les espérances agricoles. La métaphore de la disparition d’Europe (la fertilité) nourrit la nécessité du départ d’une partie de la population : les cinq fils accompagnés d’hommes (et de femmes ?). Chacun des fils ira fonder une ville plus loin (vers le nord, l’ouest, le sud). Pas vers l’Est, dont on sait aujourd’hui, grâce aux recherches paléontologiques, qu’il est le berceau de l’invention de l’agriculture et de l’élevage, et qu’à ce titre, il est déjà colonisé. La sédentarité démarre entre le Tigre et l’Euphrate, où l’on retrouve l’exacte trace de la fabrication de la vache actuelle au départ de 80 spécimens d’aurochs iraniens .

Départ du Liban donc, ou plus exactement de Canaan, vers l’Europe… Tiens, tiens.

Cadmos, quant à lui, erre quelques années, accompagné de sa mère. Partir avec sa mère a cet avantage : ne pas devoir revenir sur ses pas pour la revoir. Ne pas avoir besoin de retour en arrière. Elle décède. Il se fixe. Sur ordre des dieux. Avec cette méthode toute symbolique : suivre une vache. Rappelons que la vache est une création de l’homme du néolithique, des tout premiers sédentaires, nous l’avons dit. Avant l’on connaît l’auroch et l’ure, le bison. Ce ne sont pas des animaux dont la proximité est très propice à l’homme. L’homme d’alors les domestiquera. Ils deviendront taureau et vache, et il est symptomatique de voir à combien de reprise vaches et taureau s’imposent dans le récit mythique (de Io, la grand-mère d’Agénor, à Zeus qui enlève Europe, jusqu’à Cadmos qui suit la vache qui s’assiéra sur la terre thébaine).

La fondation de la ville donnera lieu à un curieux travail. Deux traits dans la terre et une muraille de rien pour sept portes fortifiées. Il est surprenant de devoir mettre sept portes pour une ville qui ne comporte que deux axes nord-sud et est-ouest. Quatre eurent été plus logiques. Huit, dans une certaine continuité. Mais sept ? Que faire des trois portes surnuméraires ?

Cadmos et les grecs savaient ce que ce sept signifiait. Nous, nous avons bien l’intuition d’un chiffre symbolique, voire magique. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est la présence d’Athéna, la déesse, qui peut nous mettre sur la piste. Pour les grecs anciens, la troisième dimension n’est jamais absente. Un troisième axe traverse Thèbes en sont point milieu et unit la ville aux profondeurs de la terre (Hadès, Poséidon qui fut le père d’Agénor), et aux mystères des étoiles et des planètes (Appolon, le dieu soleil, que l’on consulte à Delphes chez la Pythie, et Zeus qui fut grand-père d’Harmonie, la future de Cadmos). Ce troisième axe comporte encore deux portes. Nous en sommes à six. Et la septième est l’homme au centre de Thèbes, peut-être Cadmos lui-même, ou une porte symbolique qui permet de passer de la surface de la ville à l’axe transcendant. Lorsque la ville est composée de ces trois axes, il ne s’agit plus d’une surface mais d’un volume. La ville de Thèbes est une boule, une sphère, une métaphore de planète à elle seule, et ses habitants y sont totalement protégés, et y sont totalement contenus. N’existeront dans Thèbes que des thébains qui sortiront de la terre de Thèbes, comme les spartoï, dents semées par Cadmos, sortent de la terre sans qu’ils n’aient ni pères ni mères.

De la terre de Thèbes sortiront tous les thébains, tous exclusivement descendant de ces 6 premiers habitants (et fondateurs). C’est à ce titre que Sophocle place la généalogie de Laïos à plusieurs reprises dans la bouche d’Œdipe lui-même.

Nous sommes donc dans une réflexion qui s’appuie sur la pure autochtonie, et sur la pénible question de la transmission du pouvoir dans une telle organisation sociale, pourtant voulue, dans un premier temps, pas les dieux eux-mêmes ; Thèbes a tous les atours de la ville idéale : un Eden en quelque sorte.

Mais les humains ne se comportent jamais en Eden comme les dieux l’imaginent. La transmission du pouvoir (et de la propriété de la terre, fondement du pouvoir chez un peuple sédentaire) est un calvaire dont personne ne sort indemne. A un tel point que les dieux (encore eux… on est libre de penser qu’à ce stade, ils représentent seulement la somme des expériences humaines et des conclusions logiques auxquelles ces expériences mènent), les dieux, donc, constatant les guerres que déclenchent les transmissions de pouvoir, les dieux ordonnent à Laïos de ne pas avoir de fils.

Ils assortissent, ces dieux, l’interdiction d’une menace si lourde qu’elle ne peut que refroidir les plus téméraires. Laïos n’est pas téméraire, il renoncera à la couche Jocaste. Regardons la menace de près : le fils tuera le père et couchera avec la mère. On peut y voir un désir d’inceste. Ce biais a beaucoup été étudié. Nous, nous placerons plus fermement du côté du meurtre du père. Nous pensons que c’est ce meurtre qui a fait reculé Laïos, et peut-être un peu l’idée de la conquête de sa femme par un autre. Mais d’abord sa propre mort. Pour qu’il y ait un inceste caractérisé, il eut fallu qu’Œdipe manifestât du désir pour sa mère. Le récit montre qu’il n’en fut rien. Mais qu’au contraire, c’est par une tentative de meurtre des parents sur l’enfant que tout commence.

Reprenons alors les choses dans l’ordre, l’interdiction des dieux est un interdit exprimé à Laïos : pas de fils.  Qui dit pas de fils, dit pas de descendant mâle à qui confier la couronne. C’est sûrement la première des choses à remarquer. Pas de transmission du pouvoir du mâle dominant à son fils. Fin de cette histoire qui n’a conduit qu’à des catastrophes. Dixunt les dieux, c’est-à-dire, dans notre récit mythique, 7 générations d’expériences humaines.

Hélas, Jocaste transgressera et un concours de circonstances conduira Œdipe à réaliser la prophétie. Quand il comprendra, il quittera le pouvoir… et se crèvera les yeux, parce qu’il a été aveugle, comme tous autour de lui, aveugle à ce qui était pourtant compréhensible par tous : pas de transmission du pouvoir au sein de la famille.

En quittant le pouvoir, il maudira ses fils et leur interdira l’exercice du pouvoir. Mais rien y fera. Le désir de l’homme est plus grand que son expérience infiniment répétée (et l’expression de cette expérience par la voix de dieux mythiques) : les fils tenteront de régner et, noyés par leur désir, s’entretueront. Les fils des fils tenteront une ultime fois de régner, ils seront alors débarqués définitivement. Fin de l’aventure des cadméens. Place à la démocratie ? Oui, mais où et avec qui ? La question de l’autochtonie reste entière…

Et l’on peut constater, avec une certaine amertume, que près de 3000 ans après un diagnostique clairement posé, nous n’avons pas fait grand progrès sur la question des héritages…

L'humeur :

Pour mettre en « musique », mon point de vue, et les intentions que j'ai exprimées plus haut, j'ai imaginé un dispositif qui joindrait comique et tragique. Comme il s’en trouve dans la pièce de Sophocle (en effet, le début de la pièce, où OEdipe condamne lourdement un assassin qu’il ignore être lui, alors que tout le public le sait, ne manque pas de ressorts comiques – ensuite arrive la tragédie).