L’Iliade. Chant 5.
J’ai terminé le résumé du chant 4 par un détail : la deuxième liste des armées grecques. Cette liste mentionnait en dernier lieu, Diomède, fils de Tydée, et je signalais qu’il m’était amusant de constater qu’une fois encore Thèbes était au milieu de cette Iliade, comme je l’avais trouvée au milieu de maintes pages de l’Odyssée…
Je pensais que ce Diomède était un des multiples noms que l’on rencontre au fil des pages. Une de ces noms qu’on oublie aussitôt aujourd’hui, parce qu’on ne maîtrise pas toutes les généalogies et toutes les références du récit. Je pensais qu’il m’avait attiré l’œil seulement pour sa proximité avec Thèbes et Œdipe…
Ce n’est pas la première fois que cela se passe dans ces chants qui se succèdent… : ma surprise a été totale quand le chant 5 a commencé avec ce Diomède. Et même, presque tout le chant 5 tourne autour de lui. Je croyais avoir noté un détail, au détour d’une liste trop longue, c’était ce détail qu’il fallait garder en tête… etonnant.
Le chant 5, c’est la bataille, la plus affreuse, la plus totale, la plus sanguinaire. Les grecs se ruent à l’assaut des troyens (suite à la flèche décochée par le petit fils de Priam sur Ménélas, le vainqueur du duel), Diomède au premier rang.
Et Diomède fait des ravages. Il tue, il massacre, il dépiaute. Façon puzzle.
On devra quand même se dire, à la lecture de ce chant que ce ne sont pas les américains qui ont inventé l’esthétique de la guerre… dans leurs westerns et leurs films historiques. Beauté des images de violences. Cela se trouve déjà dans les vers de l’Iliade. Les massacres se succèdent, et le poète scande chaque nouvelle mort par un vers saisissant :
« Il lui plante sa pique dans le dos, entre les épaules,
et lui transperce la poitrine.
L’homme tombe avec fracas, et ses armes sonnent sur lui. »
Et pour le suivant :
« Il le pique à l’épaule droite.
L’homme croule de son char, et l’ombre horrible le saisit. »
Et quelques vers plus loin :
« L’illustre guerrier le frappe de sa pique,
au dos, entre les épaules, et lui transperce la poitrine.
L’homme croule, front en avant, est ses armes sonnent sur lui. »
Ensuite :
« Il le rejoint et le frappe à la fesse droite.
La pointe se fraie un chemin tout droit, par la vessie, sous l’os.
L’homme croule, gémissant, sur les genoux, et la mort l’enveloppe. »
Et encore :
« Le bronze passe droit à travers les dents, et coupe la racine de la langue.
L’homme croule dans la poussière,
et ses dents se referment sur le bronze froid. »
Et les descriptions des victimes de Diomède et de ses camarades grecs vont grand train.
Si bien que le petit fils de Priam qui avait, au chant précédent, déclenché la colère des grecs en tirant une flèche sur Ménélas, pourtant victorieux du troyen, eh bien, ce petit fils de Priam, est à nouveau pris d’une lubie : il tire une flèche sur Diomède, pour arrêter l’hécatombe troyenne. Mais de la même manière qu’il avait raté Ménélas, en le blessant seulement, il blesse Diomède, sans le tuer.
Quelle erreur ! et quelle horreur !
Diomède est deux fois plus remonté, et, protégé par Athéna se rue à l’assaut de plus belle.
Il a tué les troyens les plus braves, un à un , durant cinq pages, voilà maintenant qu’il les tuent deux par deux…
Il faut ajouter ici à la liste des nombreux cadavres dûs à Diomède, celui de Sarpédon, dont j’ai parlé au chant qui décrivait par le menu les armées grecques puis les armées troyennes. Ce Sarpédon, fils de Zeus et d’Europe (eh oui, Europe, comme… Europe), crétois, à la tête d’une armée rangée du côté troyen, ce Sarpédon, frère de Minos (le responsable du Minotaure), ce fils d’Europe la sœur de Cadmos le fondateur de Thèbes… eh bien ce Sarpédon va tomber sous les coups de Diomède, le fils de celui qui acheva le règne des enfants d’Œdipe…
Le petit fils de Priam (celui de la flèche contre Ménélas, puis contre Idoménée) ensuite va y passer.
La tuerie est telle qu’Aphrodite, soutien historique des troyens, pour les raisons qu’on sait (le concours de beauté qu’elle a gagné grâce à Pâris – mais aussi parce qu’elle est la mère d’un troyen d’importance, Enée, blessé lui aussi par Diomède), qu’Aphrodite donc décide d’intervenir.
C’était sans compter sur la force supérieure d’Athéna sur un champ de bataille. Sur ordre d’Athéna, Diomède blesse Aphrodite elle-même. Les dieux ne meurent jamais, mais ils/elles peuvent souffrir atrocement. C’est le cas de la belle déesse, qui rentre pleurer chez sa mère. Celle-ci lui dit de se tenir loin des champs de bataille. De s’occuper des histoires de cœur des humains, pas de leurs histoires de guerre. Mais enfin, elle dépêche tout de même Arès, le dieu des guerres les plus atroces, sur le champ de bataille pour venger l’éraflure de sa fille Aphrodite.
Le moral change de camp. On compte les morts chez les grecs.
Athéna revient alors encore une fois aux côtés de Diomède, et celui-ci finit par blesser sévèrement Arès. Le dieu des guerres monstrueuses rentre pleurer chez Zeus son père, qui le déteste (pour cause de mauvais caractère hérité, selon Zeus, de la mère, Héra, femme de Zeus – ce couple n’aura pas d’autre enfant ensemble) mais accepte de le soigner.
Sur ces entre-faits, Athéna remonte elle aussi du champ de bataille, après avoir calmé tout le monde, et surtout mis fin aux tueries d’Arès.
Si l’on compte les morts, qui des troyens ou des grecs a le plus souffert ? Peut-être l’apprendra-t-on au chant 6 ? A moins que l’on comprenne pourquoi tant de dieux et tant de thébains sont sur ce champ de bataille… L’affaire ne semble en tout cas vraiment pas liée à la pauvre Hélène, et les dieux semblent particulièrement soucieux de foutre le boxon chez les humains qu’ils ont engendrés pour se désennuyer un peu. Zeus semble particulièrement incompétent à faire régner sa loi chez ses nombreux enfants légitimes et illégitimes… (Les dieux, des incompétents ?, une idée sûrement).

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