L’Odyssée. Chant 23.
La nourrice va réveiller Pénélope. Elle est euphorique (la nourrice), mais Pénélope la douche. « Tu es victime d’une hallucination, voulue par les dieux », lui dit-elle. « Personne ne peut tuer 100 personnes tout seul ».
Ça paraît argumenté.
Pénélope quitte sa chambre, et vraiment, face à elle, c’est un vieillard en loque qui paraît. Quand elle scrute attentivement, peut-être, oui, là, un trait d’Ulysse… mais ces haillons… non. Elle reste de marbre.
Télémaque lui-même en est gêné.
Ulysse trouve une explication à la raideur de sa femme :
« Quand on n’a tué dans le pays qu’un seul homme
qui n’a même pas grands vengeurs de sa mort,
il faut abandonner sa patrie et les siens ».
Sous entendu, moi qui en ai tué plus de cent… imagine la sévérité de mon bannissement ! Ta mère craint juste que, me retrouvant, elle doive me voir repartir définitivement. Pas d’attachement.
Mais non.
L’argument ne prend pas.
Télémaque, perdu, demande quoi faire.
Ulysse demande que tout le monde se lave et passe des vêtements propres.
Ce qu’il fait donc aussi.
Et, avec l’aide d’Athéna, il retrouve des traits… héroïques.
Tout le monde se rassemble. Savonnés de près.
Pénélope est face à Ulysse, beau comme un dieu grec.
Mais elle reste de marbre.
Elle consent à le reconnaître, vaguement. Elle consent à lui ouvrir son lit… mais avec une froideur confondante.
L’observateur le moins attentif dirait qu’elle n’y croit pas une seconde.
D’ailleurs cette histoire d’ouvrir son lit à ce bel inconnu !
Elle demande précisément à la nourrice d’aller faire le lit. C’est-à-dire, non seulement à y tendre un drap propre, mais d’abord de remettre le lit en place. En clair, de remonter le lit. « Dresse le bois de cadre », dit-elle !
Le fait est que le lit de Pénélope, Ulysse ne l’a pas ramené de chez Ikéa. Quand il entend que le lit, qu’il a fait de ses mains (comme son bateau quand il quittait Calypso tout au début du récit – au chant 5, je vous l’ai conté), quand, donc, il entend que ce lit a été démonté, déplacé, il entre dans une indignation homérique (la colère homérique, c’était au chant précédent) : comment a-t-on osé… et surtout comment a-t-on pu déplacer ce lit dont l’ossature était constituée du tronc d’un olivier qui poussait sur cette terre avant la construction du palais ? Tout le palais avait été construit autour de cet olivier. Et la chambre-même était construite autour du tronc, et le tronc servait de montant principal au lit de cette chambre. Comment eut-il été possible de le déplacer ? Le lit même d’Ulysse appartenait à cette terre.
(Et là, y a rien à faire, je repense aux Spartoï de la ville de Thèbes, ces guerriers nés des dents du dragon, plantées par Cadmos pour former les portes de la ville… les villes, les palais, enracinés dans la terre, comme des arbres…)
« Je voudrais donc savoir,
femme,
si notre lit est toujours en sa place,
ou si, pour le tirer ailleurs, on a coupé le tronc de l’olivier »
« Pénélope sent se dérober ses genoux et son cœur ;
pleurant et s’élançant vers lui
et jetant les bras autour de son cou
et le baisant au front,
elle dit :
Ulysse excuse-moi ».
Personne d’autre qu’Ulysse pouvait savoir cette histoire d’olivier.
En même temps, on ne m’ôtera pas de l’idée que d’être enraciné comme ça, c’est une drôle de chose.
C’est peut-être ce qui explique qu’on détruit une ville (Troie), parce que c’est une ville, et puis qu’on rentre chez soi, après 20 ans d’errance, parce que là est enraciné quelque chose d’inouï.
Ulysse et Pénélope pleurent dans les bras l’un de l’autre toute la nuit. Athéna, d’ailleurs, allonge cette nuit autant qu’il faut, pour qu’ils puissent se retrouver totalement.
Ulysse alors remémore à chacun (et apprend à Pénélope) la prédiction de Tirésias (le devin aveugle de Thèbes), qu’il avait remonté des enfers (la prédiction, pas Tirésias) :
Suite aux meurtres de la centaine de prétendants, Ulysse aurait à parcourir le monde, une rame à l’épaule, et à marcher aussi longtemps qu’il faille pour qu’un homme lui demande ce qu’il faisait avec une pelle à grain sur l’épaule…Autant dire qu’il fallait marcher loin pour quitter tous les pays de mer, afin que plus personne n’identifie une rame…
Après l’olivier enraciné, voilà qu’il fallait être reconnu des agriculteurs, des planteurs de grains, non plus des marins. La terre, la terre, la terre.
Le lendemain était donc promesse de nouvelle séparation sans fin… Ulysse l’avait bien dit un peu plus tôt.
Mais avant de repartir, Ulysse conte à Pénélope les détails de son « odyssée » : et le vieil Homère (le poète donc) nous fait là une table des matières des chants 5 à 12.
Puis Ulysse fait son bagage pour passer chez son père, avant que le peuple d’Ithaque ne se rende compte du massacre.
Pour combien de temps Ulysse disparaît-il à nouveau ?

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