L’Iliade. Chant 2.
Zeus, donc, a promis à la mère d’Achille, pour punir Agamemnon, de mener les grecs à la défaite… Mais comment s’y prendre ?
Il y a neuf ans que les grecs sont sous les remparts de Troie, sans être parvenus à leur fin: le destruction de la ville et la récupération d’Hélène.
Beaucoup de désillusion parmi les troupes grecques, qui ne pensaient pas passer tant de temps aussi loin de chez eux.
Il est une chose de partir pour une expédition punitive rapide (genre « ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine ») et il en est une autre de se trouver encore sous les remparts-de-la-ville-à-piller neuf années après le départ (genre « on est au fond des tranchées et l’on s’y morfond »).
Zeus a son idée. Il décide d’envoyer un Songe (oui, oui, un rêve, mais avec des jambes et des bras, qui se déplacent jusque dans la caboche du rêveur, durant son repos nocturne) à Agamemnon, le roi des rois (qui s’est donc engueulé avec Achille). Zeus envoie le Songe dire à Agamemnon qu’il peut attaquer Troie, qu’il faut qu’il attaque Troie, séance tenante, que la victoire lui est assurée. Donc Songe, qui vient d’entendre la chose, apparaît en rêve à Agamemnon, et lui répète mot pour mot l’affaire. Quand je dis mot pour mot, c’est mot pour mot. Agamemnon se réveille alors, plein de son rêve, convoque le conseil, et pour la troisième fois, nous avons le récit, mot pour mot, de la victoire des grecs, immédiate, contre les Troyens. Agamemnon appelle donc les chefs des différentes armées grecques à se lever pour abattre Troie, enfin.
C’est sans compter sur la lassitude des soldats. La Rumeur (oui, oui, une Rumeur, mais avec des bras et des jambes) parcourt les armées grecques, d’un nouvel assaut imminent. Et pas grand monde n’a envie d’y aller. Alors Agamemnon paraît devant eux, et au lieu de répéter une quatrième fois le Songe, il invente une fable qui décrit la minutieuse correction que les grecs vont prendre s’ils reprennent les armes, là, immédiatement. Dingue. Les armées se caltent en vitesse. Chacun rêve de retour à la maison.
C’est alors qu’Ulysse prend la parole : au moment du départ, un présage avait été très clair, il faudrait attendre la dixième année pour que la victoire soit possible. Or voilà, la dixième année est presque là, il ne faut pas faire demi-tour. La victoire est à portée de main…
Alors les armées grecques se lèvent ensemble et s’unissent, pour partir à l’assaut de Troie…
Cependant que Zeus envoie un messager à Troie pour prévenir que les grecs attaquent. Les Troyens se préparent : les grecs seront bien reçus.
Cliffhanger. (fin de l’épisode)
***
Ce chant 2 est très symptomatique. Bien sûr les dieux sont encore bien présents. Zeus est à la manœuvre. Ce chant est donc aussi ésotérique que bien des chants de l’Odyssée. Mais surtout, il campe bien l’affaire. Nous avons une longue description des deux armées en présence. Chaque chef grec est présenté, avec description du territoire dont il provient, de ses particularités, de ses forces, et du nombre de navires qui composent son détachement.
Où l’on découvre donc qu’Achille est à la tête de 50 nefs (qui ne se présenteront pas à la bataille, puisqu’il est en conflit avec Agamemnon). Que d’autres en ont 80 sous leurs ordres, parfois plus. Tandis qu’Ulysse est à la tête de 12 navires. Soit environ 600 à 1200 hommes (dont, je vous le rappelle, aucun ne reviendra à Ithaque, puisque 11 bateaux seront détruits, au retour, chez les géants, puis que le dernier bateau sera détruit entre Charybde et Scylla, suite au massacre des vaches du Soleil pour cause de barbecue, vous vous souvenez ?). Où l’on apprend également qu’il y a 10 grecs pour 1 Troyen…
Du côté Troyen, on a une description moins détaillée, mais quand même, des différentes armées. Leur défaut ? Aucune ne parle la même langue. Ce qui n’est pas le cas des grecs. Deuxième avantage aux grecs.
Par ailleurs. On s’amusera de voir, par exemple, du côté des Troyens, Sarpédon, l’un des fils d’Europe et de Zeus… Les Troyens sont quand même des grecs comme les autres… Mais pas tout-à-fait. (Pour rappel Cadmos a fondé Thèbes lorsqu’il a renoncé à retrouver sa sœur Europe, disparue sur les épaules d’un taureau qui n’était autre que Zeus, qui lui fera trois enfants, dont Sarpédon, donc). Alors que Sarpédon, donc, combat du côté Troyen, du côté grec, il y a un béotien, Pénéléos, qui est le roi de Thèbes, qui succède à Thersandre, le petit fils d’Œdipe… Neuf générations les séparent. Il est probable qu’il n’est pas nécessaire d’adhérer à une logique historique pour accepter le récit du chant 2. Il faut chercher ailleurs.
Pour finir, à propos de ce très long chant 2 : il y a un passage que l’on ne peut rater. Lorsqu’Agamemnon parait au conseil pour raconter le Songe (que nous entendons donc pour la troisième fois), il se présente avec son sceptre, enfin, un bout de bois et de métal qui assure son pouvoir. Et l’on apprend, à ce moment que ce sceptre a été forgé par Héphaïstos. D’où l’ampleur du Pouvoir d’Agamemnon. Mais ce n’est pas tout. Ce chant 2 se compose de beaucoup de listes, comme autant de références et de sous-récits (je vous l’ai montré ci-dessus). Mais avant ces descriptifs, la première des listes est ici, au moment du sceptre. Héphaïstos a donné le sceptre à Zeus, qui l’a donné à Hermès, qui l’a donné à Pélops (roi grec qui domptera tout le Péloponèse, comme son nom l’indique), qui l’a donné à son fils Atrée (qui donnera la lignée des atréides), qui l’a donné à son fils Thyeste, qui a dû le céder à son frère Agamemnon. La liste des possesseurs de ce sceptre fonctionne comme une généalogie, qui rappelle que bien avant Agamemnon (arrière-arrière-petit-fils de Zeus), les rois du Péloponèse disfonctionnaient gravement (mais c’est une autre histoire, pour une autre fois). Sur ces généalogies, il y a sûrement beaucoup à dire et à penser…

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