Je dois confesser que la question, dans son étrange simplicité, m’a fait frémir. C’est l’évidence, m’esclaffai-je : j’écris de la main droite !  Ma voix avait proféré. L’impulsion venue du cerveau de manière quasi automatique, réflexe, s’était transformée en son, le son s’était propagé et mon oreille avait perçu l’onde. Le tympan avait alors transformé la vibration en nouvelle impulsion. L’impulsion avait été reconduite au cerveau, qui s’était seulement mis à réfléchir à la chose entendue. Et immédiatement, l’évidence s’était effondrée : il y a longtemps que je n’écris plus exclusivement de la main droite. Le pouce, l’index, et le majeur de droite, le pouce et le majeur de gauche sont mes outils les plus fréquents pour tourmenter les touches de mon clavier. J’ai donc dit une connerie !  D’où, le frémissement du départ.

Ce que j’écris est noir. Il faut entendre là la suite du discours de médiologue que j’ai entamé. D’aucuns affirment que mon univers est sombre, qu’il n’est pas drôle-drôle, mon propos n’en est pas encore là. Je dirai tout à l’heure que j’ai pour souci de ne l’être pas trop, sombre. Mais, j’en conviens, ce que j’écris est noir, sur la feuille et sur l’écran. J’aime le contraste du noir sur le blanc. J’ai toujours imaginé l’intérieur de mon imprimante doté d’une petite bouche crachant de l’encre noire sur le papier blanc qu’elle avale à grand bruit, sphincter technologique modulable en cul de poule pour dessiner un « o » ou en rictus coincé pour un trait d’union. Une imprimante à crachat d’encre noire… Quant à mon écran d’ordinateur, comme chacun sait et comme chez tout le monde, il abrite un canon qui balaie d’électrons la surface intérieure de la vitre. On appelle ça un tube cathodique. Mon canon est contrôlé par un G.I. fou, militaire bonsaï échappé de la guerre du Vietnam et qui ionise la page blanche virtuelle, à raison de 34,97 kilohertz, la maculant ainsi de caractères noirs. Petit soldat exalté, il est assis sur un siège pivotant, tel un artilleur de la D.C.A. sorti tout droit d’un film de Kubrick.

Enfin, voilà, c’est l’ordinateur qui m’épaule dans ma lutte avec les mots. Avec tout ce que cela sous-entend d’aller-retour dans le dictionnaire des synonymes du logiciel, ou de glisser-déposer, nouvelle technique de copier-coller qui clive le groupe des auteurs en deux écoles : ceux qui utilisent l’ordinateur comme une Remington moderne, et ceux qui passent plus de temps à chipoter le système qu’à écrire. Je fais partie du deuxième lot. Je passe un temps fou dans le dico des synonymes sans jamais y avoir trouvé les mots que j’y cherchais, je change de police à chaque manque d’inspiration, je rectifie la place du numéro de page, je modifie la graisse des titres, je déplace les marges, les rétrécissant de jour en jour pour me donner l’illusion que mon texte s’allonge, je peaufine mon pied de page, y incluant un ©, non pour protéger véritablement mon texte, mais pour le plaisir de trouver la bonne combinaison de touches qui donne accès au code ascii de ce caractère bizarre. Je surveille angoissé la taille en kilo-octets de mon fichier texte, guettant les significations cabalistiques que pourraient prendre ces deux ou trois chiffres, qu’il convient alors d’analyser fiévreusement pour déterminer si mon ouvrage grandit sous de bons auspices. Je copie sur autant de disquettes, que je perds aussitôt, les versions de travail de mon texte, inquiet d’une défaillance de mon matériel. Bref, mon ordinateur assume par moult dérivatifs la fonction du stylo que l’on monte et démonte pour passer ses nerfs. C’est, pour moi, la seule fonction de ce dictionnaire des synonymes inclus au traitement de texte, il égare ma pensée qui oublie de tourner en rond autour du mot que je cherche, et lorsqu’il m’a emmené suffisamment loin, le mot resurgit tout seul, me laissant content d’avoir vaincu moi-même ma caboche récalcitrante.

Bien sûr, j’emploie encore le stylo ici ou là. D’abord pour prendre des notes. Des notes de toutes tailles, sur papier libre, extrait de compte bancaire, note de restaurant, je pense que j’en ai même l’une ou l’autre au dos de tickets de métro. Je n’ai jamais pu me tenir à la résolution d’avoir un carnet de notes en permanence sur moi. Les quelques fois où j’en ai eu un, il est resté étrangement vide, inutile : la note est toujours impromptue et ne permet pas que je l’attende, elle se dérobe à toute préparation. Mes notes sont griffonnées au hasard de mes pérégrinations mentales. Il est bien rare qu’une note prenne sa source dans un fait quotidien vécu. Du moins, vécu par moi-même. La note est toujours une extrapolation d’une divagation liée à une observation parfois très lointaine du sujet qui m’occupe. Et tant que faire se peut, mes notes sont noires aussi. Au stylo, au crayon, en noir de préférence. J’ai abandonné le bleu aux comportements scolaires de mon enfance. Le bleu est encore tolérable pour mon agenda. Mais il est trop lié au rouge imbécile des correcteurs pour qu’il ne me fasse craindre d’écrire une langue servile. « C’est sur les bancs qu’on apprend l’ignorance », chante Baguian, « en apprenant à répéter ce qu’on a appris, (…) On dit je sais au lieu de dire je réfléchis ». De ce temps, un tas de conventions m’empoisonnent encore la tête. J’entends toujours la voix de ma mère me dire qu’on ne commence pas un texte, une lettre, par « Je », c’est inélégant et ça manque de retenue… et pan, c’est tout juste ce que je viens de faire !
Mes notes collectent bien quelques idées, mais plus souvent, sous forme d’esquisses de dialogue, elles accumulent un ensemble d’imperfection de la langue, de fautes et de contre-sens, d’approximations verbales, de double langage… tels qu’ils surgissent dans mon cerveau plus soucieux de penser vite que de penser en accord avec la syntaxe. Justement, tout ce qui va contre ces règles de bienséance, tout ce qui désarticule la langue, contre ce qu’on apprend, mais tel que l’on parle, tout cela m’intéresse. Tout cela servira au jeu.

Enfin, mon stylo me sert encore aux corrections. C’est un long stylo au réservoir pointu, dont la plume est coupée. Ça fait des pleins et des déliés; sans posséder la technique, on peut briller dans les boîtes aux lettres. C’est parfait pour mes corrections. Je dois préciser que j’ai horreur des feuilles raturées et des corrections recorrigées avec flèches qui partent à droite ou à gauche et puis en bas et s’il n’y a plus de place, tant pis je continue verticalement, tout compte fait c’était mieux avant, je biffe tout ça et j’écris « bon » sur mon premier trait de plume… C’est aussi une raison pour laquelle j’écris sur un ordinateur. Dès que j’ai un premier jet, j’imprime, je modifie au stylo, j’effectue les changements à l’ordinateur ensuite, rarement de corrections à vue sur l’écran – c’est trop petit – et je réimprime. C’est toujours propre, c’est parfait !  L’impression, c’est le confort ultime du travail sur ordinateur. La scène semble finie. Impression. Au lieu de dérouler ligne à ligne un écran inconfortable, les quatre ou cinq pages sont sur la table. Et toutes les versions successives se trouvent dans mon dossier. En un coup d’oeil, je supervise l’ensemble du travail, mais parfaitement propre. Un quart de page écrite dans la douleur, en vingt-cinq jours, après avoir changé les mots un à un, déplacé chaque lettre d’un huitième de pixel sur la droite, choisi de placer le complément après ou avant le verbe, non après, ah non !, avant c’est mieux, et je te rajoute une incise, ici, ou plutôt là… hop impression… et ça se lit comme si on l’avait pondu dans l’instant.

Tout cela répond-il à la question de départ ?

Comment j’écris ?  J’écris assis à ma table. La réponse n’est pas ridicule. Elle exprime même l’endroit douloureux de la mise au travail. Je dois reconnaître qu’il me faut trois heures, parfois plus, pour m’asseoir sur cette chaise face au clavier. D’abord, il faut que je l’ignore, longuement, pour me donner l’impression que je suis libre. J’ignore ce clavier, et tout le travail que je dois y accomplir. Comme pour affirmer la suprématie de l’homme sur la machine. Vas-y toi, clavier, si tu veux l’écrire seul ce texte. Moi, je peux me permettre, comme le lapin de la fable, de partir plus tard… Le comble, c’est que je suis toujours gagnant, le clavier étant plus pataud encore que la tortue. Evidemment, j’y perds aussi, puisqu’il me faudra faire la course pour récupérer ces atermoiements, une course ingrate et solitaire, idiote, comme moi qui dois maintenant courir alors que j’avais plus de temps. Et pendant tout ce temps où j’essaie de faire comme si j’ignorais totalement qu’il me faut écrire, ça tourne dans la caboche, le projet se prépare, la machine se met en route. C’est le moment où, sans avoir l’air d’y toucher, j’essaie de repérer où se trouve le bout de la pelote que j’ai à dévider. Donc tout en tentant de ne pas travailler, je travaille et inversement. Ce n’est pas là le moindre de mes paradoxes. Je feins l’inaction et je me convaincs du vide qui habite mon cerveau, mais en réalité je suis en permanente réflexion sur mon travail. Comme le sommeil peut l’être, voici le travail paradoxal !
Il me faudra ensuite tourner autour de ma table. Pas encore pour m’asseoir. D’abord pour vérifier le décor, le mettre en adéquation avec mon humeur, exhumer une note enfouie sous trente autres, note qui sera le point de départ de la séance du jour. Elle prendra place entre la chaise et le clavier. Le restant du bureau continuera de respecter le principe de la stratification. « First in, last out », dit-on en informatique. La première de mes notes, de mes pages se trouve sous l’empilement de forme pyramidale que constitue l’accumulation des feuilles et du travail. L’écriture de la veille se trouve au-dessus. Conséquence : périodiquement, je suis obligé de consacrer un temps fou au tri, pour faire le point – heureusement, dans l’ordinateur, tout est en ordre, mais les notes peuvent se faire oublier, il faut que je les relise périodiquement – et le tri fait, je suis orphelin de mon univers, contraint de passer encore plus de temps à le reconstituer. La pyramide est démolie, et je ne peux la reconstruire artificiellement.
Enfin, je m’assieds et j’allume mon ordinateur. Et c’est là qu’intervient la première phase de chipotage. Vérification de la taille du fichier, et déplacement des marges. Petit à petit, je monte en concentration… ou je descends en moi (?), et les mots peuvent venir souiller mon espace si blanc. Je peux écrire une ou deux heures, puis tel un circuit électrique en surchauffe, le disjoncteur saute, et c’est fini. Il m’est arrivé de tenir quatre heures. Rarement. Heureusement, une deuxième ou troisième séance de travail dans la même journée ne me demande pas autant de préparation. A moins que l’objectif choisi dans la phase de travail paradoxal soit atteint, auquel cas tout est à refaire.

Comment j’écris ?
Mon point de départ, jusqu’ici, a toujours été les noms des personnages principaux. Quelque chose qui sonne et qui me donne envie. Pour Katowice-Eldorado, le nom des Totl, T.O.T.L, me traînait dans la tête depuis des années. Ce nom m’est venu comme une évidence, et je savais depuis longtemps que, s’il m’arrivait un jour de passer à l’écriture, il faudrait qu’un de mes personnages porte ce nom. Il n’y a pas d’autres raisons que le son, le rythme du nom, et ce qu’il peut cacher de mythologie ou de références inconscientes. Forcément, avec un nom comme celui-là, on est étranger; c’est un petit nom de petites gens… C’est le point de départ. Le nom me fait rêver d’un univers qui lui corresponde. Même démarche dans Vermeer, beau bleu. Le nom de Pimek s’est imposé avant la première ligne d’écriture. Et Pimek, que voulez-vous, il me semble que ce ne peut être qu’un balayeur, ni un PDG, ni un architecte… Pourquoi ? Je n’en sais rien.
Je pars d’une situation. Je la choisis cocasse ou stupide, étrange ou décalée. C’est elle qui mène les personnages d’un point à un autre. Pas les personnages, je devrais dire : les dialogues. Je ne connais pas bien les personnages. Dans une situation précise, je vais faire dire ceci à l’un et cela à un autre, et l’ensemble de ces dialogues formera, après coup et grâce au travail d’un acteur, ce qu’un spectateur appelle un personnage. Quant à moi, je me préoccupe de situations. C’est l’enchaînement des situations qui racontera l’histoire. Voilà où se situe le malentendu à propos de mon univers. L’histoire est tragique, le contexte est noir, mais je tente de mêler aux situations qui la composent des accents dérisoires, de l’humour, de la mauvaise foi… De là naîtra, je le souhaite, la légèreté nécessaire aux thèmes sombres que je traite. C’est un travail de contrepoint.
Je l’écris par strates successives. Je passe et repasse. Et je l’écris à haute voix. Je lis et relis ce qui a été écrit. Où je bafouille, je m’interroge. Je réorganise. Et de lecture en lecture, j’enrichis le dialogue de tout ce qui m’est venu à l’esprit et que j’ai cru écrire mais qui ne s’y trouve pas. L’esprit est plus rapide que la main. Dans la fraîcheur, on pense avoir fait passer ce qu’on imaginait. En réalité, l’image de départ, trop présente à l’esprit, supplée inconsciemment aux trous du récit. A la relecture, lors d’une strate supplémentaire, l’image s’est estompée et les manques apparaissent. Les manques, les ellipses involontaires ou hasardeuses, la précipitation…
Il y a aussi tout le travail d’interaction entre les scènes, celles-ci se modifiant au gré de leur place. C’est le jeu de construction, l’aspect puzzle de l’écriture. Il m’impose de revenir régulièrement en arrière, pour vérifier que je n’oublie pas une piste lancée, ou au contraire que mes appuis sont bien tels que je les ai en mémoire pour construire la scène présente.

J’écris en marchant. J’écris pendant mes pauses. C’est à ces moments là que les noeuds se débloquent. Soudainement, pendant une promenade, l’évidence apparaît. Toujours beaucoup plus simple que les solutions alambiquées que j’échafaude quand je suis coincé devant mon écran. C’est toujours le même paradoxe : au moment où je décide de n’y plus toucher, mon esprit se libère, et, détendu, je recommence à fonctionner. C’est aussi en me promenant que les idées réémergent. Mon esprit, aéré par la marche, est plus à même de faire la synthèse. Il perçoit la totalité du puzzle, grâce au recul. Réapparaissent alors des idées enfouies, collant idéalement aux « trous » de ce puzzle, et que je n’ai pas notées dans la précipitation, parce que parfois les idées viennent par cinq, et que le temps de noter les deux premières, les autres ont fui.
J’écris doublement en marchant. Parce que même devant le clavier, il me faut de temps à autre me lever et faire le tour de ma chaise. Cela participe du même procédé que la lecture à haute voix. C’est pourquoi j’ai souvent un fond sonore musical dans la pièce où j’écris. Pour ne pas trop m’entendre bouger et parler seul. Pourtant c’est la nécessité même, de pouvoir rythmer le texte à la respiration, qui n’existe elle-même que dans un corps qui vit, qui bouge, qui parle. Cette respiration, je la vérifierai en lisant mes pages à haute voix à quelqu’ami de passage, oreille réceptive et positivement critique.

Comment j’écris, c’est aussi comment en suis-je venu à écrire ? Je ne suis pas auteur. Je veux dire, je n’ai pas fait le plan de carrière d’être auteur. Je suis d’abord acteur. Et c’est de cet endroit que j’écris. J’écris par désoeuvrement. Parce que le métier d’acteur signifie la dépendance au désir des autres. Parce qu’attendre le désir d’un autre use et tue. Parce qu’il ne faut pas attendre. Parce qu’écrire c’est désirer soi-même, en toute indépendance. Et que donc, en conséquence, plutôt que d’attendre, j’ai écrit. Comme un acteur…  C’est à dire que j’ai pris le point de vue de l’acteur, par défaut certainement, parce que nul autre n’était à ma portée. Ça signifie que je considère l’écriture du théâtre comme de l’acte à venir. Et que chaque rôle, je l’écris pour le plaisir d’avoir à le jouer. Alors qu’il est probable que je n’en jouerai aucun. Je n’écris pas pour moi, du sur-mesure, j’écris pour le plaisir d’imaginer jouer. Voilà pourquoi je pars des situations. C’est au jeu avant tout que je m’intéresse, sûr au fond, que le sens arrive en sus. Les racines de mon écriture prennent leur source dans ma petite expérience d’acteur. Mon credo affirme que le centre du spectacle, au théâtre, c’est toujours l’acteur. Tous les autres intervenants sont éventuellement déboulonnables. L’acteur est essentiel, indispensable. Et l’acteur fonctionne au concret. Des actes, des faits, au maximum.
Je n’écris pas le malheur. J’écris une situation malheureuse, dans laquelle ce qui deviendra un personnage au stade ultime peut très bien ne pas percevoir du tout le malheur dans lequel il est plongé. J’évite, autant que je peux, de faire référence à ce qui peut se passer dans la tête d’un personnage. Puisque pour moi, le personnage n’existe pas ! Et que je ne m’imagine pas, comme acteur, devoir jouer « Il pense alors à sa mère ». Ni devoir, ni pouvoir. L’acteur pose des actes. Ses émotions sont en plus. Ça le regarde exclusivement, et ses émotions n’ont rien en commun avec des émotions de spectateur. Je me refuse donc de concevoir le spectacle comme lieu d’émotion. En tant que créateur.  Donc si je n’écris pas « une lueur de désespoir passa dans son regard » – vas-y toi, de jouer la lueur ! -, je n’écris pas non plus, il est triste, il est joyeux… En signalant par les didascalies que quelqu’un rit, je ne définis qu’un acte qui peut revêtir plusieurs contextes, plusieurs sens. On peut rire sans joie, fatigué, nerveux… Comme acteur, je suis incapable de jouer la joie ou la tristesse à l’état brut. L’acteur que je suis peut, par contre, décider d’allumer une cigarette pendant qu’un quidam viole sous mes yeux celle qui représente ma femme; l’acte portera de multiples sens allant de l’abject au désespoir impuissant en passant par la folie. Et cet abject-là peut aussi bien être drôle que sinistre. L’écriture laisse de la place à l’interprète, qui paradoxalement, laisse de la place à l’interprétation du spectateur.  C’est une expérience célèbre au cinéma – qui quoi qu’on en ait, est bien proche du théâtre -, et menée au début de ce siècle par un réalisateur russe fauché, épris de recherche de montage : Koulechov. Sans budget, il créait des films à partir de chutes tournées par d’autres réalisateurs. Il monta une séquence dans laquelle il fit suivre le visage de l’acteur Mosjoukine, particulièrement inexpressif, une sorte de neutre, d’une image d’enfant, puis d’une image d’une femme dans un cercueil, puis d’une image de soupe…  Le même visage neutre servait à chaque plan de Mosjoukine. A la projection, le spectateur lisait sur ce visage, tour à tour, la tendresse, la tristesse, l’appétit… Désirs et émotions semblaient n’avoir jamais été si bien joués. Or les chutes n’appartenaient pas aux mêmes films. Jamais Mosjoukine n’avait eu à regarder cet enfant, ce cadavre, cette soupe. Le spectateur, et lui seul, interprétait, selon des grilles de lecture apprise depuis longtemps, les émotions qu’il lui semblait logique, intéressant, inévitable de ressentir à ces moments. Effet Koulechov. Le montage pose des actes. Le regard du spectateur interprète. Au théâtre, auteur et acteur font le montage eux-mêmes et ne doivent jamais oublier ce pouvoir d’interprétation du spectateur.

Comment j’écris ? Est-ce que ce n’est pas aussi : comment je choisis mes thèmes ? Pourquoi écrire ceci, plutôt que cela ? Pourquoi choisir tel sujet ? Pourquoi écrire, tout simplement ? Ce sont des questions infiniment délicates. Parce que leurs réponses changent tous les matins. Bien sûr, le « Comment » évolue lui aussi, de jour en jour, et progresse. Mais le « Pourquoi » ne respecte pas forcément de progression, il tourne casaque, il se démotive, il s’emballe, s’enflamme, il bifurque avec la vie, telle qu’elle se représente autour de moi chaque jour. Je pourrais dresser une liste de réponses à ce pourquoi de l’écriture. Allant du sincère à l’humoristique pour y planquer quelques perversions qui passent alors pour de l’ironie. C’est un peu fastidieux. Je ne sais du reste pas moi-même pourquoi j’écris : cet exercice m’est tellement difficile, pénible, que je pourrais trouver toutes les raisons du monde pour ne pas le faire. Et puis… Je crois que je déteste ça, et que j’aime profondément détester ça !  Oui !
Mais puisque j’y passe du temps, autant rendre la chose intéressante – pour moi – et la bien faire. En connexion non pas avec l’actualité, ou le monde d’aujourd’hui, mais avec la représentation que nous en avons chaque jour. Le pouvoir de la parole est considérable. J’ai le privilège immense de recevoir un petit bout de droit à la parole de temps à autre, oh pas bien long, et je ne peux pas parler bien fort. Tant mieux. Ça m’évite d’être entendu quand je dis des conneries. Mais cette parole, je ne peux en mésuser. Lorsqu’on reçoit ce privilège, on n’a pas le droit, selon moi, de n’avoir rien à dire.  Aïe !  C’est extrêmement délicat, ce sujet. Comment parler de cela justement ?  Il y a dans ce « pas le droit de n’avoir rien à dire » tout ce qu’il faut pour soutenir un discours dogmatique. C’est pourtant ce que je veux éviter.
Qu’est-ce qu’écrire sinon ordonner le monde selon sa vision, partielle, schématique, réductrice ? Mais indispensable !  Du monde, on ne voit qu’une partie, très limitée. Souvent déjà passée par un prisme. Comment s’appelle ce procédé littéraire qui décrit le tout par la partie ? La synecdoque – j’ai été voir au dico. Ça marche bien avec la tour Eiffel qui représente Paris. Quel Paris ?  Le monde n’est pas lisse et uniforme. L’art du théâtre est l’art de la représentation. C’est donc l’art de la synecdoque. En écrivant, il faut en être conscient. Et choisir ses schémas et ses réductions. Savoir ce que l’on passe sous silence, ce que l’on oublie, ce que l’on déforme, et les conséquences – sur la représentation – que cela a. Ma réponse à cela, toute personnelle, passe par le réinvestissement du social au théâtre. C’est-à-dire non pas dans l’humanitaro-assistanat d’un théâtre qui devrait pallier les désertions de l’éducation nationale, de la santé publique, de l’aide sociale… en se posant en thérapeutique d’une société malade, mais dans la transposition carnavalesque, imaginaire et merveilleuse – magique – de ce qu’il y a de social dans notre besoin de vivre ensemble. Il faut tenir pour provisoires et imparfaites les règles de notre vie en commun, et donc les interroger sans cesse.

Alors ? Comment j’écris ?  Je vais vous le dire, je n’en sais rien ! Chaque fois que je me pose devant mon clavier, je me re-pose cette question. Et le diable sait où je vais pouvoir trouver la réponse.

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